Pourquoi j'ai décidé de ne pas devenir un chamane

L’une des choses que j’ai toujours le plus aimé, c’est de simplement marcher dans les bois, en regardant les arbres et en écoutant les chants d’oiseaux. Avec un pied-à-terre dans les « Bois Noirs », cette petite région du Massif Central aux confins de la Loire, du Puy-de-Dôme et de l’Allier, je me suis toujours senti chez moi au cœur des forêts.

 A l’adolescence, j’ai commencé à développer un intérêt croissant pour les cultures amérindiennes. Sans doute à cause de films comme « Danse avec les Loups » ou « Géronimo, une légende américaine ». C’était l’âge où il fallait se révolter contre quelque chose, et j’avais décidé de prendre le parti des Indiens dans un monde de cow-boys. J’ai alors commencé à me documenter sur le sujet, profitant de chaque occasion qui m’était donnée d’en apprendre un peu plus sur les Nations d’Amérique du Nord.

A travers mes lectures, j’en vins à considérer que les cultures Amérindiennes jouissaient d’un lien privilégié avec la nature et la vie sauvage, ce que je ne trouvais pas réellement dans mon propre environnement culturel (bien qu’à vrai dire je n’aie pas vraiment cherché). Mu par ma curiosité et par l’envie d’en découvrir un peu plus, j’ai commencé à me pencher plus directement sur l’aspect spirituel du « Monde Indien », que j’étendis alors à l’Amérique Latine, la Polynésie, la Sibérie… en fait, à tous les peuples qui me semblaient avoir un lien profond avec la Nature. Cela m’a inévitablement conduit à plonger dans la littérature traitant du « chamanisme », et à développer un intérêt majeur pour ce que je pensais être la voie ultime pour se connecter au monde.

Il y a à peu près dix ans de cela, je découvris le livre « Chamane aujourd’hui », de Serge King. Le « Huna » qui y était décrit comme un ancienne philosophie Hawaiienne me sembla intéressant, l’auteur y développant des concepts et idées qui semblaient simples et pragmatiques. Il y avait bien quelques trucs bizarres dans ce bouquin (comme une référence au soi-disant continent perdu de Mu), mais je ne m’en souciai guère et poursuivi en me concentrant sur les concepts.

Cela me semblait cohérent de penser que le monde ne s’arrêtait pas à ce qu’on en voyait. Je me retrouvais dans la description que donnait King de nos trois composantes (corps, conscience, esprit), et j’adhérais assez à ses « sept principes » qui me paraissaient une façon intéressante d’appréhender le monde. Et par-dessus tout, j’appréciais l’ouverture apparente et l’absence de prosélytisme dont King semblait faire preuve. C’était pour moi une sorte de garantie qu’il ne cherchait pas à vendre sa pensée mystique, mais simplement à exposer son point de vue pour que chacun puisse s’en faire une idée.

Je n’ai en fait jamais terminé le livre. Au bout d’un certain temps, les références de plus en plus nombreuses au continent de Mu et à l’origine extraterrestre de sa civilisation me firent douter du contenu réel du message. Pour autant, je restais dans une sorte de bienveillance vis-à-vis des points philosophiques traités, et continuais à penser que ces principes étaient intéressants à appliquer dans l’optique d’un meilleur style de vie.

Plus récemment, j’ai découvert « La Voie du Chaman » de Michael Harner. Ce livre semblait également très intéressant, pratique et authentique. Seulement, le chamanisme soi-disant universel décrit par Harner n’avait pas grand-chose en commun avec le chamanisme présenté par King. Et en y réfléchissant, je réalisai que la philosophie de King n’avait que peu de ressemblances avec ce que j’avais pu observer de la culture Polynésienne lors d’un récent voyage en Nouvelle-Zélande.

J’ai alors fait ce que j’aurais dû faire dès le départ : vérifier. Une recherche rapide en ligne sur le mot « Huna » m’amena sur Wikipédia, où j’appris que ce courant dérivait d’une philosophie New Age entièrement créée au début du 20ème siècle par un certain Max Freedom Long.

Oups.

Ce fut une sorte de choc, et ma première question fut : « pourquoi ». La théorie développée avec des concepts intrinsèquement intéressant… pourquoi affirmer qu’il s’agissait de vieilles traditions Hawaiiennes s’il n’en était rien ?

En fouillant un peu la recherche, je tombai sur d’autres formes de Huna, en particulier un flamboyant site web au marketing soigné qui vendait des ateliers d’acquisition de pouvoirs personnels accompagnés d’une garantie satisfaction sur le produit. La « philosophie » décrite sur ce site – enseignée par un certain Matthew B. James – semblait assez différente du Huna de King.

Puis j’ai découvert la page « Huna is not Hawaiian » sur Facebook .

En moins d’une heure, j’avais appris que le Huna n’avait rien d’une tradition Hawaiienne, qu’il s’agissait d’une soupe New Age enseignée par des gourous douteux affirmant qu’elle venait du fond des âges farouches, et que la plupart des Hawaiiens de souche l’avait prise en grippe comme étant une forme d’appropriation culturelle.

Ce fut une sorte d’éveil, sous sa forme violente (un peu comme quand on reçoit une bassine d’eau froide sur la tête en plein sommeil).

D’autres recherches me menèrent sur le site NAFPS (« Fraudes New-Age et Chamanes en Plastique ») et sur son forum. A travers ma lecture de différents sujets de conversation sur ce site, je commençais à voir la triste vérité. Sous couvert d’une sincère volonté de comprendre les cultures que j’admirais, j’avais simplement écouté les mauvaises personnes tout en étant convaincu que je suivais un chemin respectable.

Je ne vois aucun mal à adopter une culture qui n’est pas celle de mes ancêtres. Je suis né en France, j’ai étudié en Allemagne et vécu en Angleterre, et j’ai épousé une Tchèque. Bien que je ne sois sans doute pas loin de 100% français (quoi que cela veuille dire), je me sens également partiellement Allemand, Anglais et Tchèque. Mais je n’ai pas appris cela en lisant des livres. J’ai vécu là-bas et j’ai rencontré des gens. J’ai appris leur langue et adopté certaines de leurs façons d’être. Je n’ai jamais prétendu que je voulais acquérir ces cultures, cela s’est juste fait naturellement au travers d’un long et respectueux procédé d’échanges.

Je réalise que ma « passion » pour les cultures Amérindiennes est différente. J’ai beaucoup appris par les livres, qui bien qu’étant pour la plupart précis, détaillés et très documentés, n’en restent pas moins des livres. Je suis allé aux Etats-Unis de nombreuses fois mais n’ai rencontré que peu d’Amérindiens. J’avais en quelque sorte succombé à la vision romantique du bon Indien connecté à la Nature, et j’avais cru que je pourrais en devenir un.

En route, j’avais oublié qui j’étais. Je ne suis pas né Lakota, Maori ou Buryate. Je n’ai jamais vécu en Amérique, en Polynésie ou en Sibérie, et je ne planifie pas vraiment de le faire dans le futur. Le chemin que je voulais suivre n’était pas le mien.

Mon intérêt pour les cultures Amérindiennes et Polynésiennes est sincère, et il reste présent. Tout comme mon amour pour la nature et l’inspiration qu’elle me donne.

Mais je ne vais pas tout mélanger. Oui, nous sommes tous parents, mais je ne vais pas essayer d’être ce que je ne suis pas.

Je n’essaierai pas de devenir chamane. Je vais me contenter d’être moi-même.